INTERVIEW : Veronica MOUJAES, la conteuse d’histoires protéiformes

INTERVIEW : Veronica MOUJAES, la conteuse d’histoires protéiformes

Suite à la découverte de son travail au sein du collectif omart 2021, nous sommes allés à la rencontre de l’artiste Veronica MOUJAES pour en apprendre plus sur son univers. Focus sur une artiste pleine de projets !

Temps de lecture : 5 minutes

Qui es-tu ? Quel est ton parcours artistique ?

Je suis Veronica MOUJAES et je suis illustratrice. Je viens de Beyrouth au Liban, et je vis à Lyon. J’ai commencé mon parcours artistique avec le cinéma; c’était un peu une évidence avec mon père cinéphile. Depuis toute petite je le voyais regarder des films donc je m’y suis mise aussi ! J’ai débuté ma carrière au Liban dans ce domaine, avec quelques missions de communication à côté.

Affiche ‘De haut en bas’ – Crédit photo : Veronica MOUJAES

Durant cette période, j’ai pu toucher à des sujets très éclectiques : films, documentaires, reportages de guerre etc. Mais j’ai assez vite réalisé que cette voie ne me conviendrait pas, notamment au niveau des horaires. Je me suis intéressée ensuite à l’animation, qui est de fait une spécialité assez inexistante au Liban. Je suis donc venue à Lyon, et j’ai repris des études à l’école Emile Cohl pour me former. Et au final, je me suis retrouvée à faire de l’illustration !

« La muralla » – Crédit photo : Veronica MOUJAES

J’ai pas mal évolué dans mon parcours. Chaque univers a ses avantages et ses inconvénients. En fait, cela dépend surtout de ta personne et de ta manière de penser. L’animation m’a convenue un instant. Après j’aime bien prendre mon temps et le problème, c’est que souvent l’animation est vraiment un travail à la chaîne, et tu fais partie d’une équipe qui doit avancer d’un bloc. En comparaison, avec l’illustration, je tiens les rênes de mes projets et je peux avancer à mon rythme de mon côté. C’est ce qui me convient le mieux actuellement !

‘Chai’ – Crédit photo : Veronica MOUJAES

Peux-tu nous parler de ton processus de création et de réalisation ?

Mon processus de création dépend vraiment du contexte ; si c’est pour un projet spécifique avec une histoire à inventer, ou une création libre.

J’essaye toujours de voir quel médium irait le mieux avec le type d’histoire que je souhaite raconter, le fil conducteur étant pour moi la narration. Je me lance ensuite dans la recherche de compositions, je me fais un « moodboard » pour les recherches de couleur. Je schématise ensuite mes idées puis je peux passer au dessin à proprement parler.

Oeuvre pour le collectif omart – Crédit photo : Veronica MOUJAES

Si c’est une idée spontanée, je vais y aller directement sur la tablette ou sur papier avec des crayons de couleur. Je prendrai quand même le temps de recommencer et retoucher le dessin, mais le premier jet sera fait sans préméditation.

‘A ma maman’ – Crédit photo : Veronica MOUJAES

Quelles techniques utilises-tu ? Pourquoi privilégier celles-ci ?

J’utilise deux techniques principales : l’aquarelle et le numérique. Je n’aime pas vraiment les choses qui salissent. Je n’apprécie également pas les techniques qui demandent du matériel et de la place, j’ai l’impression que cela m’empêche d’être spontanée. Je suis aussi un peu maniaque, donc j’aime bien que tout soit rangé avant que je dorme ou que je parte de chez moi. Compliqué avec de la peinture à l’huile ! (rires). Alors que mon ordinateur, ma tablette, mes crayons de couleur et mes encres sont déjà sur mon bureau et prêts à l’emploi ; c’est nettement plus pratique.

‘Cueillette du cacao 1 (pastel cire)’ – Crédit photo : Veronica MOUJAES

J’aime bien tester de nouvelles techniques, mais il ne faut pas qu’elles m’imposent trop de contraintes, sinon je les laisse de côté.

‘Cueillette du cacao 2 (peinture à l’huile)’ – Crédit photo : Veronica MOUJAES

Quel est ton moment préféré pour créer ?

Cela dépend des périodes, cela peut être à 6h du matin comme à 23h. J’ai aussi des phases où je vais être très sociable, je vais donc vouloir voir beaucoup de personnes et sortir ; et d’autres phases où je vais avoir besoin de me recentrer un peu en mode « igloo ». C’est dans ces dernières où je crée le plus.

Illustration sans titre – Crédit photo : Veronica MOUJAES

Où puises-tu ton inspiration ?

A mon sens, l’inspiration c’est un mélange de plein de choses. Toutes les semaines je découvre de nouveaux artistes, et sur de nombreux médiums différents. Mon inspiration se nourrit ainsi d’idées conscientes et inconscientes.

‘Monsieur le Flûtiste’ – Crédit photo : Veronica MOUJAES

Tu fais également de la photo, peux-tu nous en parler ?

J’ai remarqué dernièrement que lorsque je commence quelque chose avec une optique professionnelle, j’arrive toujours à un point où je rejette un peu le domaine. Cela m’est arrivé avec le cinéma, puis la communication et le graphisme. C’est pour cela que je souhaite garder mon activité photographique comme à part, où il n’y a aucune pression.

Photographie de Beyrouth – Crédit photo : Veronica MOUJAES

Concernant mes photographies, je fais du numérique et de l’argentique. Je travaille de la même manière que pour mes illustrations : je « brainstorme » des idées sur la lumière, les couleurs et la composition. Si besoin, je pioche dans une sorte de banque de données personnelles pour m’inspirer. J’évite Pinterest ; les images sont tellement partout qu’on a du mal à « digérer » les contenus et l’on s’y perd un peu. La pratique de la photographie m’aide à contrer cela, et à me centrer sur un réel travail de l’image.

Photographie de Beyrouth – Crédit photo : Veronica MOUJAES

Je poste sur mon compte dédié photos (@veronicamoujaes) quand j’en ai envie et autant que j’en ai envie. Cette deuxième passion, c’est un peu comme une forme de libération, que j’ai depuis toujours et qui est importante à mes yeux. Je prends souvent des photos mais je ne les publie pas toujours, un peu comme avec mes illustrations au final !

Photographie de Beyrouth la nuit – Crédit photo : Veronica MOUJAES

Continues-tu de faire des projets cinéma ?

Je continue à en faire de temps en temps par plaisir. J’ai gardé mes contacts en cinéma au Liban ; quand je rentre là-bas j’ai toujours quelques offres. J’aimerais bien faire un projet pour moi, à mon rythme. Mais le cinéma au Liban est un milieu très compliqué et si peu payé que cela me ferait prendre trop de retard sur mes autres projets en parallèle. Pour me rattraper, j’ai dernièrement essayé d’animer certaines de mes illustrations avec de la musique ; j’ai bien aimé le résultat !

Extrait de storyboard – Crédit photo : Veronica MOUJAES

Quels messages souhaites-tu véhiculer avec tes œuvres ?

Mes œuvres ne véhiculent pas de message à proprement parler, et elles ne sont pas engagées. Je préfère raconter des histoires avec mes illustrations. Vu que je suis une flemmarde (rires), je m’efforce de tout raconter dans une seule image.

Dans un cours de cinéma, un professeur nous avait vraiment appris l’art de créer un personnage. Pour qu’un personnage soit marquant, même si on parle de son présent il faut aussi connaître par cœur son passé, son futur, sa famille, d’où il vient ; ainsi que sa manière de penser et les réactions qu’il peut avoir face à des situations. C’est la clé pour un scénario solide.

Quand je dessine, je suis cette logique. Je donne même des noms aux personnages, humains et animaux, pour m’aider dans cette construction. Leurs positions et actions dans des décors me donnent ensuite des idées sur les couleurs. Je crée ainsi mes histoires comme cela.

Illustration pour un livre pour enfants – Crédit photo : Veronica MOUJAES

Quelle est l’influence des réseaux sociaux sur ton travail ?

J’estime que les réseaux sociaux ont en partie un impact positif parce qu’ils démocratisent l’art. Ils sont une alternative fiable à la course derrière les grosses boîtes de communication et d’animation. L’accès aux pratiques artistiques et à la diffusion des œuvres est devenu plus simple. Ceci étant dit, c’est aussi devenu un milieu compliqué car nous sommes très nombreuses et nombreux, il devient dur de se démarquer.

Une autre problématique est aussi que, de mon point de vue, la « vulgarisation » de l’art entraîne une perte en qualité. Ainsi, des personnes passionnées qui ont fait des années d’études et de travail acharné pour en arriver là sont mises en compétition avec des néophytes qui cherchent juste à gagner de l’argent sans réelle passion ni conviction. Je trouve cela facile de se cacher derrière un style assez basique, et de mettre juste quelques petits effets pour donner de la variation. Cette simplification de création sera tellement intelligemment choisie pour cacher que la personne derrière n’a aucune base en art.

L’illustration contemporaine, c’est ce que je fais aussi. Mais avant cela, pendant trois ans week-ends compris, j’ai dessiné des plâtres, j’ai fait de la peinture, j’ai reproduit des peintures assez techniques pour apprendre etc. et cela durant des journées entières. J’ai dû passer par cette phase, même si des fois cela m’ennuyait profondément, car je souhaitais obtenir des bases artistiques solides.

« Dualité 2 » – Crédit photo : Veronica MOUJAES

Je suis pour la démocratisation de l’art ; la perte de sens et de savoir-faire me dérange un peu plus. Il y a tellement une surconsommation d’images qu’il devient rare d’avoir un œil affûté pour analyser correctement les œuvres. Cela devient également très impersonnel, on ne prend plus la peine de retenir les noms des artistes.

En résumé je trouve que les réseaux sociaux encensent une création et consommation de masse, de l’art et en général. Et d’un autre côté, ils sont aussi une force motrice pour la création et le partage.

Illustration sans titre – Crédit photo : Veronica MOUJAES

Pourrais-tu nous décrire ta relation à l’art ?

Je suis tellement dedans depuis longtemps que je ne prends plus de recul. C’est un peu comme dans une relation longue : tu as tes habitudes, et tu n’as plus vraiment conscience des choses. Ma relation à l’art est un peu semblable (rires).

A mon sens, il y a deux types d’expertises, y compris dans l’art. D’un côté il y a la pratique dite « monomaniaque » : la personne choisit un domaine, s’y consacre à fond durant 80-100% de son temps et y excelle. D’un autre côté, il y a des personnes qui aiment beaucoup de choses, sont « touche-à-tout » et sont moyennes en tout.

Je fais partie de cette deuxième catégorie, et pendant longtemps je croyais que c’était un défaut. J’ai tout le temps fait de l’art : un peu de musique, un peu de cuisine, un peu de danse, un peu de théâtre, un peu d’écriture, un peu de cinéma. A un moment je me suis dit « ok tu fais plein de choses, mais aucun domaine n’a décollé », et cela m’a fait cogiter. Maintenant, on parle de profils « multi-potentiels », qui deviennent recherchés dans le graphisme ou la communication par exemple. J’ai donc pu revoir avec un regard nouveau et plus serein ma relation à l’art. Étant quelqu’un d’assez pragmatique, j’ai aussi tendance à trouver qu’au final, c’est plus quelque chose qui rapporte du plaisir qu’autre chose.

Illustration pour Montreux 2021 – Crédit photo ; Veronica MOUJAES

Quels sont les artistes que tu admires ?

J’ai la chance d’être entourée d’un cercle proche d’amis qui sont dans le même fibre artistique que moi. J’apprécie beaucoup leur travail et le fait qu’on s’entraide, on se partage aussi nos influences respectives et l’on s’admire mutuellement.

Côté illustration, j’aime beaucoup Karolis STRAUTNIEKAS (@strautniekas) et Cyril PEDROSA (@cyril.pedrosa). Niveau peinture, j’aime vraiment beaucoup Paul GAUGUIN et Claude MONET. Du côté de la photographie, j’aime beaucoup Antoine d’Agata et Ren HANG.

Cependant, mes grandes inspirations restent issues du cinéma. J’apprécie particulièrement les œuvres de Jean-Pierre JEUNET et Wong KAR-WAI.

L’attribut alt de cette image est vide, son nom de fichier est Bouquet.png.
‘Musée avec mon amoureux’ – Crédit photo : Veronica MOUJAES

Quelles sont tes dernières et prochaines actualités sur Lyon (& autres) ?

Je suis cofondatrice avec quatre autres collègues de l’atelier Paravent (@atelierparavent). Nos locaux se situent au 20 quai Fulcheron en face des quais dans le quartier du Vieux Lyon.

Le lieu nous sert d’atelier à toutes les cinq et accueille en résidence des artistes. Nous sommes habituées à travailler toutes ensemble, nos univers sont assez éclectiques et se complètent bien :

  • Anna Maria Riccobono (@annamaria.illustration) ;
  • Louise de Crozals (@louise_de_crozals) ;
  • Tiphaine de Cointet (@tiphainedecointet) ;
  • Floriane Linguat (@fl0ppiz).
Impression de calendriers – Crédit photo : Veronica MOUJAES

Ensuite, j’organise le premier festival d’illustration indépendante à Lyon en partenariat avec le Lyon BD festival et Kiblind ; je préside l’association “Bourrage Papier” qui organise cet évènement (@bourragepapierfestival). Rendez-vous les 11 et 12 juin !

Flyer pour le Bourrage Papier festival – Crédit photo : Bourrage Papier Festival

Et en plus de ces deux beaux projets, je travaille au Studio BK (@bk_stud.io) sur des projets mapping, je fais des illustrations pour le journal indépendant « Lien social » (@revue.liensocial), et je participe sur des missions free-lance en motion design et en communication.

Illustration pour « le Lien Social’ – Crédit photo : Veronica MOUJAES

-INFOS PRATIQUES-

Instagram illustration : @veromoujaes

Instagram photographie : @veronicamoujaes

Shop : https://veronicamoujaes.bigcartel.com/

Merci encore à Veronica pour le temps qu’elle nous a accordé, nos échanges et sa bonne humeur !

Propos recueillis par Lise ANDRE.

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