Interview : Poulika, illustrateur et tatoueur

Interview : Poulika, illustrateur et tatoueur

Suite à notre passage à son exposition le mois d’avril chez Omart, nous avons eu la chance d’interviewer Poulika et en apprendre plus sur son univers. Focus sur un artiste polyvalent, à la fois illustrateur et tatoueur.

Temps de lecture : 10 minutes

• Pourquoi ce nom ?

Poulika c’est un surnom que mon frère me donnait quand j’étais plus petit, et il ne veut rien dire ! (rires). Quant à Terrible Poulika (NDLR : le nom de son compte Instagram), je l’ai imaginé pour un compte de jeux vidéo en ligne, Poulika était déjà pris et le côté méchant exagéré avec cet adjectif me faisait rigoler. Je l’ai repris pour mon Instagram pour la même raison.

• Quel est ton parcours artistique ?

J’ai toujours aimé dessiner. Mon premier projet était une bande dessinée que j’ai faite en primaire avec un ami, inspirée de Naruto : un gamin qui se découvre un pouvoir, trouve un maître et commence par un tournoi. Une vingtaine de pages réalisée assez spontanément, car on l’a fait sans aucun repère ni code.

J’ai continué à dessiner après, j’ai même envisagé à un moment de faire une école d’art. J’ai fait une 2nde art, puis 1ère L et Terminale L, et ensuite un cursus d’anglais puis le CAPES. Je ne publiais pas mais je dessinais pour moi, et j’ai commencé petit à petit à développer mon style. A cette époque je ne considérai pas en faire quoi que ce soit, je le faisais uniquement par plaisir.

C’est vraiment sur le tard, quand je me suis demandé si l’enseignement m’intéressait vraiment que j’ai commencé à y penser sérieusement. A ce même moment, j’ai eu ma tablette graphique et je me suis rendu compte que cela me plaisait vraiment comme façon de dessiner. Cela m’a vraiment motivé, et j’ai donc commencé à faire beaucoup de dessins, et à alimenter ma page Instagram.

En parallèle, quand j’ai démissionné de mon poste d’enseignant, j’avais déjà un kit de tatouage que l’on m’avait prêté. Ainsi, j’ai pu faire mes premières armes sans attendre : peau de cochon, peau de mandarine puis sur des volontaires. La carrière de tatoueur requiert un apprentissage assez long et de la patience, je prends donc mon temps et je mène en parallèle mon activité d’illustrateur.

Tatouage poisson – Crédit photo : Poulika

Peux-tu nous parler de ton processus de création et de réalisation ?

Mon processus est toujours un peu différent car je pars dans différents projets et avec des styles différents. Ce ne sera pas le même cheminement quand je dessine en couleur, quand je décide de faire des compositions, ou quand je me lance sur des motifs à tatouer.

De manière générale, je vais souvent partir sur une impulsion de dessin. Je vais essayer de gribouiller quelque chose qui me plaît, trouver des références et voir ensuite comment je peux l’améliorer. J’affine le dessin, je mets de l’opacité, je redessine par-dessus etc. et petit à petit cela prend forme. Je le mets ensuite dans un tiroir et j’y reviens quelques jours après. Souvent je me dis « ça ne me plaît pas du tout », et donc je recommence en essayant de modifier. Je suis satisfait d’un dessin quand j’y reviens après quelques jours et que je me dis qu’il y a plus grand-chose à modifier.

Concernant les compositions, je vais partir sur un dessin de base. Je me raconte des histoires dans ma tête et je me demande quelle(s) situation(s) j’ai envie de dessiner autour. Je vais trouver un thème qui correspond puis une phrase. Ceci étant fait, je pioche dans ma banque de dessins tout ce qui pourrait être relié à ce concept. Je vais trouver en moyenne 2/3 dessins maximum qui correspondent. Je vais ensuite me creuser la tête pour trouver des idées pour remplir l’espace restant.

THINK TWICE – Crédit photo : Poulika

Ce cheminement de création fait que les relations entre ces dessins sont assez irrégulières. Il y a des évidences comme il peut y avoir des choses tirées par les cheveux. C’est un processus un peu chaotique, mais qui en même temps me plaît. Un peu comme les dessins, les compositions nécessitent plusieurs étapes car j’ai besoin de tester.

J’ai un processus de création qui demande du temps; je ne peux pas faire une œuvre en un après-midi. Une fois que j’ai fait une étape, j’ai besoin de prendre une pause donc je passe sur un autre dessin; ce qui fait que j’ai toujours une vingtaine de dessins que je ne termine pas, ou que je mets du temps à terminer. Même si je m’améliore, j’ai du mal à voir l’harmonie dès le début. J’ai besoin de temps pour me rendre compte des modifications qui ont lieu d’être. Mais cela ne me dérange pas, j’aime bien avoir ces éléments en suspens qui me laissent le choix. Les jours où je suis un peu moins inspiré, je sais qu’il y a quelque part des idées couchées sur le papier pour amorcer un travail.

Quel est ton moment préféré pour créer ?

Le moment où je me sens le plus inspiré pour créer est le soir, avant d’aller me coucher. Concernant l’endroit, je n’en ai pas vraiment de préféré. Sachant que je suis limité techniquement par la tablette (impossible de dessiner dehors avec le soleil), je créé très souvent depuis chez moi.

Quelles techniques utilises-tu ? Pourquoi privilégier celles-ci ? Qu’est-ce que c’est ?

J’utilise majoritairement l’acrylique et le Posca (type de marqueurs et feutres), ainsi que la tablette digitale pour mes œuvres numériques.

L’usage de l’acrylique est assez arbitraire, je ne connaissais pas à la base. Je connaissais plutôt la gouache via mes cours d’arts plastiques. Je n’aimais d’ailleurs pas trop la gouache pour le rendu des couleurs, les textures et le fait qu’il est assez fastidieux d’obtenir des couches homogènes. L’acrylique n’est peut-être pas la technique la plus adéquate pour ce que je cherche comme effet; mais à force de tester et de se rendre compte des techniques j’ai fini par avoir des résultats qui me conviennent. Quant au Posca, je l’utilise pour le détail; le pinceau ne me permettant pas d’avoir des traits aussi fins.

Je fais aussi de la linogravure et cela me plaît, cela rejoint pas mal le rendu que je cherche avec de gros aplats. C’est peut-être une technique que je souhaiterais pousser plus tard dans mes œuvres.

DESASTRE – Crédit photo : Poulika

• Où puises-tu ton inspiration ?

Mes inspirations sont issues de nombreux horizons : les estampes japonaises, les imagiers d’histoire naturelle, la BD, l’histoire, les vieux cartoons, l’animation au sens large. Je suis fasciné par la science du mouvement présente dans l’animation. Par ailleurs, je suis un grand consommateur d’images sur Instagram ou sur Internet. Je m’attarde sur des images ou des couleurs qui me plaisent. Je ne m’en inspire pas, mais tous ces éléments interviennent de manière inconsciente dans la création de mes œuvres.

AZALEA INDICA – Crédit photo : Poulika

Si je devais citer une influence, ce serait l’illustrateur britannique Tony RIFF, avec ses œuvres en mode cartoon et street art. Quand je l’ai découvert, j’ai totalement adhéré à son trait et le jeu qu’il menait autour. Je ne le retrouve pas dans mon travail d’aujourd’hui, mais il a sans aucun doute influencé sur le long terme mon imaginaire créatif.

• Fais-tu un parallèle entre ton activité de tatoueur à la Boucherie des Pentes et ton activité artistique ?

Oui, il y a clairement des parallèles entre ces deux univers.  Cela m’arrive souvent de dessiner quelque chose qui me plaît, et de voir ensuite sous quel medium artistique je vais m’en servir.

Il y a beaucoup de dessins où je me dis qu’ils pourraient être très bien pour un tatouage, et je me retrouve à la fin à en faire des illustrations. Les fleurs, les poissons, les tigres … ce sont aussi des éléments que je dessine pour tatouer. Cela me permet de faire d’une pierre deux coups en termes de création. Cela étant dit, il y a des dessins sur lesquels on voit directement qu’ils sont plus faits pour l’illustration que pour le tatouage, et inversement.

J’aime beaucoup travailler en couleur pour les illustrations mais pas pour les tatouages. Pour ces derniers, je travaille principalement en lignes et aplats de noir, avec des contours. Ceci rejoint un peu les compositions : travailler les ombres, placer les espaces sombres pour que la composition ressorte mieux et qu’elle soit plus cohérente. 

Pourrais-tu nous décrire ta relation à l’art ?

L’art m’a plu assez tôt : très jeune j’ai aimé la musique, l’animation et le dessin. Je me suis efforcé de me forger mes propres goûts notamment en musique et en vidéo, de découvrir les choses par moi-même.

Ma mère tenait une galerie d’art à Craponne, mais de mon côté j’étais trop jeune pour comprendre les œuvres et ce qu’était un vernissage. J’ai également des membres de ma famille qui dessinaient dans leur jeunesse, mais cela n’a jamais été très familial. Ma famille n’accordait pas forcément beaucoup d’importance à l’art, mais il a toujours entouré ma vie car il est partout.

Quels messages (au sens large) souhaites-tu véhiculer avec tes œuvres ?

Mes œuvres n’ont pas de messages à proprement parler, mais elles ont en effet  un sens et un objectif, une démarche. Elles amènent une réflexion graphique. J’aime à penser que les visiteurs se racontent une histoire devant mes œuvres. D’une certaine manière, cela participe à donner du sens à mes créations.

J’essaye pour cela d’être le plus intuitif possible sur le fait qu’il y ait un lien entre les différentes images, qu’elles ne sont pas là au hasard. Je rajoute également des mots pour guider. Dès qu’on rajoute du texte, cela donne un indice sur le fait qu’il y a quelque chose à raconter. Il y a un peu un côté « je tends la main à la personne qui regarde l’œuvre, allez viens peut-être que si tu comprends ce mot tu y trouveras quelque chose ».

TAKE THE OPPORTUNITY- Crédit photo : Poulika

Peux-tu nous parler de ton travail au sein du collectif 2021 Omart ? (NDLR : Omart est une galerie d’art présentant chaque saison un collectif de 12 artistes de la scène émergente lyonnaise).

J’ai rejoint le collectif via le processus de sélection de la galerie ; c’est-à-dire dessiner un homard sur un support et une dimension donnée. Le dessin m’a pris une semaine. J’ai appris durant l’été 2020 que ma candidature était retenue pour la saison 2021.

Le concept m’a directement séduit : la notion de collectif et rencontrer des artistes d’autres horizons, ainsi que pouvoir exposer mes œuvres durant un mois. La situation sanitaire ne facilite pas les choses en termes de rencontres: cependant nous allons tous voir les expositions des autres membres du collectif. Cela permet de se voir et d’échanger sur nos œuvres et nos actualités.

Omart est d’ailleurs ma première exposition, je retire un bon bilan et un bon souvenir de cette expérience.

Un des murs de l’exposition chez Omart – Crédit photo : Lise ANDRE

• Quelle est l’influence des réseaux sociaux sur ton travail ?

Les réseaux sociaux ont une influence majeure sur mon travail. J’ai auparavant essayé plusieurs choses : Reddit, un blog etc., mais ce sont Instagram et Facebook qui fonctionnent le mieux. Personnellement je n’ai pas Facebook, mais j’ai immédiatement utilisé Instagram comme plateforme de diffusion.

J’ai commencé à dessiner très sérieusement quelques mois avant le premier confinement.  Mon travail a donc été pensé dès le début pour être publiable. Le fait même qu’il soit digital m’aide aussi dans ce sens. Concernant le tatouage, le principal de ma communication passe par la diffusion sur Instagram. De nos jours, le meilleur moyen de montrer son art et de le faire connaître est de le diffuser sur Internet. Pour moi, cela fait partie du jeu mais ce n’est pas la finalité; même si cela a pu l’être à un moment.  J’y consacre un peu moins de temps maintenant, j’essaye de limiter car je connais les excès liés.

Par ailleurs, en tant qu’utilisateur c’est également par ce biais que je me tiens au courant. 90% des comptes que je suis sur Instagram sont des artistes. C’est un excellent agrégateur d’art. Cependant, la principale dérive de ces réseaux est qu’on a tendance à considérer ce qu’on voit comme une image et non plus comme une œuvre. Le design d’Instagram pousse à une consommation extrême. On oublie l’artiste derrière. Après tout n’est pas négatif, les réseaux sociaux sont une manière différente d’approcher les choses. Je suis de la philosophie qu’il faut accepter la technologie et l’utiliser à bon escient.

THIS IS EXCESSIVE – Crédit photo : Poulika

Quels sont les artistes que tu admires ?

J’ai déjà cité Tony RIFF (@tonyriff) tout à l’heure. Voici d’autres artistes :

  • Dalfhakine (@dalkhafine) pour ses illustrations
  • Pruden Tatuaxes (@pruden.tt) pour ses tatouages
  • Mihailo Kalabic (@mkalabic) pour ses œuvres organiques et à tendance science-fiction
  • Adrien Tison (@acarien_triton) pour ses designs d’animation

Quel est ton dernier coup de cœur artistique ?

J’ai récemment découvert Emilie Seto (@emilie.seto), une illustratrice marseillaise. J’apprécie beaucoup les panoramas et sa science des couleurs, avec cet effet crayonné. Je suis fasciné par la couleur, c’est un domaine sur lequel je travaille et je suis toujours bluffé par les artistes qui en maîtrisent pleinement son usage.

Pour finir, quelles sont tes prochaines actualités ?

Cela m’a bien plu de faire une exposition, donc pourquoi pas refaire une ! J’ai apprécié le travail sur des formats A4, je pense me motiver à en refaire pour recouvrir 2 murs entiers en vue d’un prochain accrochage. J’attends également avec impatience la réouverture prochaine de  la Boucherie des Pentes afin de pouvoir me remettre au tatouage.

Et concernant Omart, je vous recommande de passer voir l’expo de l’artiste du mois de mai Veronica Moujaes (@veromoujaes) à l’omarterie au  10 quai des Célestins Lyon 2 !

-INFOS PRATIQUES-

Instagram illustration : @terriblepoulika, Instagram tatouages : @terriblepoulikaflash, site Internet de Poulika : terriblepoulika.bigcartel.com

Merci encore à Poulika pour le temps qu’il nous a accordé et sa spontanéité.

Propos recueillis par Lise ANDRE

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