INTERVIEW : Mars Yahl, le photographe témoin de son temps

INTERVIEW : Mars Yahl, le photographe témoin de son temps

Suite à la découverte de son travail au Peinture Fraîche Festival, nous sommes allés à la rencontre de l’artiste Mars Yahl pour en apprendre plus sur son univers. Focus sur un photographe qui aime explorer !

Temps de lecture : 5 minutes

Qui es-tu ? Quel est ton parcours artistique ?

Je m’appelle Mars Yahl, j’ai 47 ans. Mon pseudonyme vient de mon prénom (Martial). Je me suis sérieusement mis à la photographie en 2014. Auparavant, je baignais dans l’univers du graffiti que j’avais découvert vers 1989-1990 en parallèle de l’essor du mouvement hip hop.

Portrait par Le Môme (Zoo Art Show 2021) – Crédit photo : Mars Yahl

En 2014, j’ai eu une grosse remise en question pour mes 40 ans. Je voulais passer ce cap tout seul au milieu de nulle part; je suis donc parti aux Etats-Unis à l’endroit où le film « 127 heures » a été tourné (N.D.L.R : film de Danny BOYLE, dont l’intrigue se passe en Utah, dans le Blue John Canyon du parc national des Canyonlands). J’avais trouvé les paysages magnifiques et propices à une introspection.

J’ai donc laissé ma femme et mon fils et j’ai réfléchi à plein de choses. Je me suis dit que je n’aurais peut-être pas dû arrêter tout ce que je faisais quand j’étais plus jeune : la photographie, la peinture, et tout ce qui me permettait de m’évader à l’époque. J’ai donc décidé de m’y remettre. Ayant un vrai métier qui me prenait beaucoup de temps à côté, j’ai réalisé qu’il y avait des choses plus essentielles. C’est ainsi que je me suis retrouvé en 2014 à racheter un boîtier (N.D.L.R : un appareil photographique), ainsi que des sprays.

Graffiti de nuit – Crédit photo : Mars Yahl

Quand tu arrives à un certain âge, soit tu continues un schéma classique sur les rails où tu charbonnes toute ta vie, soit tu choisis une autre voie. De fil en aiguille j’ai donc repris mes passions. Je continue mon travail à côté, dans ma boîte personne ne sait ce que je fais. C’est très cloisonné, je ne partage pas cela avec eux car je n’en ai pas envie et je pense qu’ils ne comprendraient pas. Cela me va très bien comme ça !

Peux-tu nous parler de ton processus de création et de réalisation ?

Je fais de la photographie numérique et de la photographie argentique. Ce sont deux approches différentes. Concernant la création, je classe mes travaux en trois catégories.

Premièrement, il y a la photographie avec des compositions étudiées. Ces dernières sont soit calquées sur des tableaux existants, soit des créations en se basant sur des compositions existantes remaniées à ma sauce avec un décor que je vais monter (par exemple les vanités). C’est préparé, je sais donc de base quel sera le rendu global.

Vanité – Crédit photo : Mars Yahl

En deuxième lieu, ce sont les photographies dites d’ambiance : quand j’accompagne, quand je suis avec des gars qui vont sur des terrains, des dépôts ou dans les souterrains. C’est un type de photographie que je ne peux pas vraiment préparer. Je m’adapte et j’essaie d’avoir une approche qui retranscrit au mieux l’ambiance que tu peux avoir dans ces endroits-là. Souvent je suis seul, il fait froid et je dois rester discret. C’est pour cette raison qu’il n’y a pas de lumière ou de flash, c’est de la pose longue sur ces photographies.

Session nocturne – Crédit photo : Mars Yahl

La troisième catégorie, ce sont les photographies en Urbex (N.D.L.R : exploration urbaine, de l’anglais « urban exploration »). Je cherche et repère les spots en avance. Ensuite, je m’y rends et j’improvise les prises de vue sur place. Il y a des fois des spots qui ont été vus et photographiés par plein de personnes ; essayer de faire une photographie qui se démarque c’est quelques fois un peu compliqué ! Je peux aussi faire de l’Urbex en mode opportuniste, m’arrêter prendre quelques clichés dans un spot sur un trajet puis repartir.

Session Urbex – Crédit photo : Mars Yahl

Quel que soit le type de photographie, préparation ou opportunisme, l’important c’est d’essayer de s’appliquer au maximum afin d’avoir une photographie brute qui n’a pas besoin d’être retouchée 107 ans. Il y a bien sûr un travail d’étalonnage sur les photographies, qui est d’ailleurs quasi systématique sur le numérique, mais pas de retouches ; je ne fais pas de Photoshop.

Quelles techniques utilises-tu ? Pourquoi privilégier celles-ci ?

Comme exposé précédemment, je fais majoritairement de la photographie. Je shoote souvent en grand angle, cela donne toujours une profondeur à la photographie ; ce qui donne l’impression de « rentrer dedans ». J’aime jouer avec la lumière aussi. Par exemple dans ma série « Lyonderground Colorz », il n’y avait que la lumière colorée que j’avais installée dans les souterrains comme source d’éclairage. Le challenge est donc d’arriver à interagir avec les différents volumes et avec la luminosité.

‘Souterrain tubulaire’ de la série « Lyonderground Colorz » – Crédit photo : Mars Yahl 

Je m’amuse aussi quelques fois à faire des time-lapse (N.D.L.R : technique consistant à effectuer des prises de vues d’un même objet à intervalles réguliers, sur une longue période, et à les assembler en une séquence vidéo de façon à obtenir un effet d’accéléré). Je trouve cela ludique ; mais cela ne s’applique pas à toutes les photographies. Aujourd’hui, je travaille surtout sur la réalité augmentée et le morphing (N.D.L.R : procédé consistant à fabriquer une animation qui transforme de la façon la plus fluide possible un tracé initial en un tracé final).

Concernant le dessin, j’en fais à l’occasion, quand j’ai le temps. Durant le confinement de mars 2020, j’avais fait des portraits d’amis à partir de photos que j’avais d’eux. Et dernièrement, j’avais repris les sprays pour un graffiti old school en hommage au regretté DJ Duke.

Portraits durant le confinement – Crédit photo : Mars Yahl

Quel est ton moment préféré pour créer ? Comment choisis-tu tes lieux ?

C’est en fonction de la photographie que je veux faire, et sinon je m’adapte. Je ne fais pas des tonnes de photographies non plus, j’essaye de soigner la prise de vue afin de faire un premier tri. Je préfère me concentrer et faire des trucs bien dès le départ.

Cour intérieure en Urbex – Crédit photo : Mars Yahl

Pour cela, la photographie argentique convient très bien. Quand j’ai une pellicule elle me dure entre deux et trois mois. Je prends mon temps pour avoir quelque chose de correct quand ce sera développé. Je vois cela comme une contrainte qui n’en est pas une au final.

Pour les photographies avec composition et décor, vu que je les fais majoritairement à l’Usine, il y a une heure bien précise où je peux les faire et où je sais que j’aurai tel éclairage. Par exemple, pour la reproduction du tableau « Saint Jérôme écrivant » de CARAVAGE, il fallait que je la fasse en début d’après-midi. Je savais que la lumière serait à tel endroit à tel moment et qu’elle serait dosée pour ce que je voulais faire.

« Saint Jérôme écrivant » au Peinture Fraîche Festival 2020 – Crédit photo : Lise ANDRE

Ensuite, j’aime bien aller dans des endroits où tout le monde ne va pas, des lieux dits « underground » : des souterrains, des bâtiments abandonnés, des dépôts de train, sur l’autoroute, dans une gare la nuit etc. Le fait de faire des photographies dans ces moments-là, cela permet d’ouvrir des perspectives et de donner un point de vue à des gens sur des endroits où ils n’iront peut-être jamais.

Session Urbex dans une église – Crédit photo : Mars Yahl

Tu as également fait des œuvres inspirées de classiques de la peinture (série 322-1) dans le cadre du Peinture Fraîche Festival 2020. Peux-tu nous en dire plus ?

J’habite à Villeurbanne, et dans ma rue il y a une galerie. Le gérant prête ses murs à des gens qui viennent exposer des toiles. En juin 2015, je suis passé devant et j’ai vu des toiles avec une forte connotation graffiti. Il y avait des « flops » (ou « throw-up », N.D.L.R : graffiti ayant la forme de lettres arrondies avec un remplissage simple), des tags sur les toiles qui dégoulinaient.

Un peu plus tard, une nuit quelqu’un avait fait des tags sur le bord de sa devanture avec un marqueur squeezer noir (N.D.L.R : sorte de marqueur au corps souple, permettant de faire des coulures). Au lieu d’effacer, le gérant a collé par-dessus des papiers disant « le tag est l’antithèse de l’art ». En résumé, les tags étaient esthétiques tant qu’ils étaient sur des tableaux dans sa galerie et pas dehors. Je n’ai pas trouvé cela terrible. L’art reste subjectif, on peut aimer ou ne pas aimer ; mais exposer puis critiquer le même type d’art c’est assez paradoxal.

L’idée de la série m’est ainsi venue comme ça. Je me suis dit : « Le mec pense que ceux qui font du tag sont des vandales, qu’ils ne respectent rien et qu’ils ne sont pas des artistes. On va donc prendre des tableaux classiques, et les vandales qu’il n’aime pas on va les mettre directement dans les tableaux ». Concernant le nom « 322-1 », il s’agit de l’article du Code pénal qui punit toutes les dégradations volontaires faites dans la rue.

Exposition au Peinture Fraîche Festival – Crédit photo : Mars Yahl

Pour les photographies, je les ai prises dans le cadre des jam sessions organisées à l’Usine. J’ai commencé par la Cène (N.D.L.R : basée sur la peinture de Léonard DE VINCI) en juillet 2015, puis « La leçon d’anatomie » (N.D.L.R : basée sur « La Leçon d’anatomie du docteur Tulp » de REMBRANDT), et ensuite « Le Radeau de la Méduse » (N.D.L.R : basée sur la peinture de Théodore GERICAULT). Pour chaque jam à l’Usine j’ai fait une photographie, à l’exception de celle de Marat (N.D.L.R : basée sur « La mort de Marat » de Jacques-Louis DAVID) que j’ai faite dans une maison abandonnée avec le collectif « Sorry Graffiti » qui repeignait la maison en question.

« La Cène » au Peinture Fraîche Festival 2020 – Crédit photo : Lise ANDRE

Généralement je commence à réfléchir un mois avant le jam sur ce que je veux faire. Cela demande pas mal de préparation, notamment quand les figurants sont nombreux. Mon boîtier me permet de superposer ce que je vois et l’image existante (le tableau sélectionné). J’essaye de faire coller au maximum les éléments de décor, et je guide le(s) modèle(s) pour la pose.

« La mort de Marat » au Peinture Fraîche Festival 2020 – Crédit photo : Lise ANDRE

Pour la vanité, il s’agit d’une composition que j’avais repérée au Musée des Beaux-Arts de Lyon et qui pour le coup n’est pas connue du tout. J’ai suivi le principe d’une vanité, c’est-à-dire reprendre des objets qui racontent l’histoire d’une personne, et en l’appliquant au monde du graffiti.

« Omnia Vandalis – SNCF Edition » – Crédit photo : Mars Yahl

Concernant l’exposition au festival Peinture Fraîche (@peinturefraichefestival), le public a bien accroché sur les tableaux les plus connus, moins sur les vanités et « Saint Jérôme ». Il y a encore trois œuvres que je n’ai pas encore exposées : « Le jugement de Salomon » (N.D.L.R : basée sur la peinture de Nicolas POUSSIN), « La leçon d’anatomie » et « La trahison de Judas » (N.D.L.R : basée sur « L’Arrestation du Christ » de CARAVAGE).

Où puises-tu ton inspiration ? Quels sont tes univers de prédilection ?

Pour la photographie, mon inspiration vient de l’atmosphère et du moment présent. Je peux avoir une approche « art conventionnel », comme avec les reproductions de tableaux. Mais mon univers de base est plus celui que j’ai exposé au Zoo Art Show (@zoo_art_show), c’est à dire l’univers du graffiti.

Session graffiti – Crédit photo : Mars Yahl

Je fais aussi pas mal de photographies de concerts, surtout de rap, et de couvertures d’albums. A l’Usine, avec Notorious Entertainment (@notorious_entertainment), on faisait une fresque avec le nom du rappeur qui allait venir, et il posait une fois arrivé devant sa fresque faite. Il y a eu de beaux noms comme Black Milk, Razel, Guilty Simpson, Assassin ; cela faisait faire pas mal de rencontres et créait des connexions de dingue.

Session photo à l’Usine – Crédit photo : Mars Yahl

C’est vraiment un autre monde l’Usine. C’est aussi une source d’inspiration ; d’ailleurs en ce moment je suis plus dans une phase portraits et photographies à l’Usine.

Portrait à l’Usine – Crédit photo : Mars Yahl

L’Usine semble être un lieu emblématique pour toi, peux-tu nous en parler ?

C’est un lieu important pour moi, car ici le temps n’existe plus. On est vraiment dans une bulle d’art, de rencontres et de connexions. Le matin tu ne sais pas ce que tu vas voir, ce que tu vas faire, qui tu vas rencontrer. Tout se renouvelle en permanence.

A l’Usine – Crédit photo : Mars Yahl

C’est vraiment un monde à part, ce qui se passe en dehors disparaît. En six ans, j’ai dû prendre plus d’une dizaine de milliers de photographies. On se connaît tous bien, je suis vraiment attaché au lieu. Le côté familial est assez vrai aussi.

La crèche de Noël à l’Usine – Crédit photo : Mars Yahl

Claude (@pticlaudelook) y joue pour beaucoup. Il nous laisse à chacun un atelier ; on partage l’espace avec Ynot (@y_n_o_t__) et Ruane (@r.u.a.n.e). C’est un lieu de partage et de créativité.

Atelier à l’Usine – Crédit photo : Mars Yahl

Quels messages souhaites-tu véhiculer avec tes œuvres ?

Je ne fais pas de reportage photo. Mon but est de figer ce que je ressens dans un endroit, le transformer en photographie et le partager ensuite.

Je fais peu de photographies engagées. Mon objectif est plutôt d’être témoin de mon temps, et témoin des lieux que je visite.

Un salon en session Urbex – Crédit photo : Mars Yahl

Pourrais-tu nous décrire ta relation à l’art ?

Que ce soit dans la représentation ou la réalisation, c’est vraiment une manière de s’évader. Les gens ont besoin de ça. En outre, je trouve qu’il est important de se réapproprier le monde de l’art avec notre propre regard et univers. C’est ce que j’ai fait avec la reproduction de tableaux.

A propos du street art au sens large, le contrepied de l’engouement autour c’est qu’il y a beaucoup d’œuvres dans la rue. A Croix-Rousse par exemple tout se superpose, il y en a trop. Il suffit qu’il y en ait un.e qui trouve un spot cool pour qu’il y ait cinquante autres artistes qui se collent autour. Cela noie le travail de tout le monde, c’est dommage. Garder sa propre originalité devient un challenge.

Quelle est l’influence des réseaux sociaux sur ton travail ?

Avant 2014, je n’avais pas Facebook ni Instagram, j’étais loin de tout ça. Je m’y suis mis ensuite car cela permet de faire des connexions avec des personnes, et surtout ouvrir une fenêtre sur ce qui se passe à côté de soi. Ce sont également de bons outils pour communiquer.

Je n’ai pas une approche mercantile par rapport à mon travail ; je n’ai pas de shop et je ne poste pas tout ce que je fais. Je préfère rester un peu en retrait par rapport à tout ça.

Session nocturne – Crédit photo : Mars Yahl

Un des points négatifs des réseaux sociaux, c’est que maintenant il n’y a plus besoin de se déplacer pour aller voir les œuvres. Les gens ne s’arrêtent plus dessus, ils se contentent de les regarder sur leur téléphone. D’un côté c’est très bien, et d’un autre côté cela banalise l’art et lui fait perdre de sa superbe.

Quel est ton rapport à l’espace urbain comme lieu de création ?

Je suis citadin, donc le milieu urbain c’est là où je suis. Je prends l’inspiration de l’instant présent et du lieu.

Sur les toits de l’Usine – Crédit photo : Mars Yahl

As-tu une anecdote à nous partager ?

Je me suis retrouvé une fois seul en pleine nuit sur une voie ferrée, entouré de sangliers. En voulant récupérer mon matériel et m’éclipser discrètement, je me suis ouvert le tibia. Je suis rentré à l’hôtel et j’ai mis du sang partout dans ma chambre.

Par ailleurs, quand tu te fais courser la nuit à pied, il vaut mieux avoir un bon cardio ! (rires).

Passage à l’échelle – Crédit photo : Mars Yahl

Quels sont les artistes que tu admires ?

En photographie, j’admire le travail de :

  • Donald McCullin (@donaldmccullin), qui est notamment connu pour ses reportages de guerre.
  • Yan MORVAN (@morvanyan), un photographe français.
  • Estevan ORIOL (@estevanoriol), un photographe américain dont les thèmes de prédilection sont Los Angeles et la culture des gangs.

Côté arts urbains, j’aime beaucoup le travail de :

  • Les amis de l’Usine : Ruane, Ynot et Hetaone (@hetaone).
  • Loodz (@loodz78).
  • Pro176 (@pro176).
  • Et tous les artistes avec qui j’ai pu partager un moment de création.

L’atelier, décembre 2020 – Crédit photo : Mars Yahl

Je conclue ma réponse en rendant hommage au talent de DJ Duke qui nous a quittés en novembre dernier.

Graffiti pour DJ Duke – Crédit photo : Mars Yahl

C’est quoi pour toi être un artiste en 2021 ?

A titre personnel, l’art est un exutoire par rapport à la vie de tous les jours, il permet de s’épanouir. Mais je pense que pour celles et ceux dont c’est le métier, il faut avoir la foi et se renouveler tous les jours pour en vivre ; surtout dans le contexte actuel.

Quelles sont tes dernières et prochaines actualités sur Lyon (& autres) ?

J’avais une exposition de prévue, mais elle a été annulée à cause du contexte sanitaire. En parallèle, je continue les reproductions de tableaux. Je travaille aussi pas mal sur la réalité augmentée afin de la proposer pour une prochaine exposition, à suivre !

-INFOS PRATIQUES-

Instagram : @mars_yahl

Merci encore à Mars Yahl pour le temps qu’il nous a accordé, la visite de l’Usine et nos échanges !

Propos recueillis par Lise ANDRE.

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