INTERVIEW : Cart’1, un street artiste fédérateur

INTERVIEW : Cart’1, un street artiste fédérateur

Street artiste de renom, mais aussi directeur artistique de festivals d’arts urbains, nous sommes allés à la rencontre de l’artiste Cart’1 pour en apprendre plus sur son univers. Focus sur un artiste aux multiples casquettes !

Temps de lecture : 10 minutes

Qui es-tu ? Quel est ton parcours artistique ?

Mon nom de graffeur, enfin plutôt de peintre sur les murs, c’est Cart’1. Je peins sur les murs depuis trente et un ans. J’ai commencé en 1989 à 15 ans, et ce qui était au départ une passion est devenu un métier.

Oeuvre pour les Nuits Sonores 2015 – Crédit photo : Cart’1

Pourquoi ce nom ?

J’ai commencé à graffer avec le pseudonyme Rom, en référence à un comics (N.D.L.R : « Rom the Space knight » de Marvel Comics). Il raconte l’histoire d’une espèce de robot extraterrestre qui se pose plein de questions. Je me suis beaucoup identifié à ce personnage, j’ai donc pris ça comme premier nom.

Ensuite, à cause d’une arrestation par la police j’ai dû changer. A l’époque, je n’avais pas de nom de crew avec mes potes graffeurs. Comme ils n’étaient pas très doués en dessin et que j’étais un peu plus doué qu’eux, ils me disaient souvent « tu cartonnes ! ». De là le pseudonyme Carton est venu, puis quand j’ai changé officiellement de blaze j’ai choisi Cart’1.

Oeuvre pour le Grenoble Street Art Fest (2017) – Crédit photo : Cart’1

Quelle est l’origine de ton logo ?

Concernant l’ancien avec la tête de Mickey, c’était une blague à la base. Quand j’ai commencé, je dessinais beaucoup de visages. Dans le cadre d’un projet avec un copain, on avait détourné des panneaux de circulation (rouge sur fond blanc) et j’avais fait des visages dedans. Quand il a fallu me choisir un logo, je suis parti sur ce principe. J’y ai rajouté des oreilles de Mickey pour faire référence à cet univers Disney pas si magique que ça, et qu’on essaye de nous vendre avec ses morales « bateau ».

1er logo – Crédit photo : Cart’1

J’ai dernièrement fait évoluer mon logo. L’autre ne me convenait plus, c’est un délire de jeune et vu que maintenant je suis « ieuv » j’ai choisi un logo de « ieuv » (rires). Je suis passé d’un visage ironique à un visage sympathique. A la place des oreilles de Mickey, il a deux petites cornes de démon et une auréole d’ange. Cela me correspond bien car je ne sais pas choisir entre les deux !

Logo actuel – Crédit photo : Cart’1

Peux-tu nous parler de ton processus de création et de réalisation ?

Je suis un gros fainéant, je ne produis pas beaucoup. Quand je fais une production, j’aime bien aller directement dans la rue pour la faire. Je fais le moins possible des illustrations en amont.

Pour choisir mes spots, s’il y a un élément qui me saute aux yeux je me dis « tiens ce serait marrant de faire une œuvre ici » et je la fais. Ce n’est pas un acte prémédité. Je ne sors pas la nuit en me disant que je vais poser un truc. Soit je vois un endroit qui me parle et j’ai envie de faire quelque chose, soit je ne fais rien. C’est pour cette raison que je me trimballe presque toujours avec mes sprays, afin d’être toujours dans la spontanéité.

Oeuvre à Toulouse (2017) – Crédit photo : Cart’1

J’essaye d’être le meilleur possible en 3D pour qu’on confonde l’œuvre avec la réalité. Souvent, je reviens sur les lieux du crime pour voir si cela fonctionne dans la vie réelle : si les gens sont surpris, s’il y a un petit tic où les gens se demandent « c’est vrai ou c’est pas vrai ? ». J’essaye de mettre des petits personnages ou des petits éléments qui s’intègrent au mieux à l’environnement, et que les gens s’amusent avec mon œuvre. J’y rajoute souvent un trait d’humour ou une réflexion. Par exemple, en Colombie j’avais représenté un distributeur de tickets à bonheur avec un cœur dessus.; et je l’avais fait dans un quartier où il y avait des prostituées en guise de clin d’œil. J’avais d’ailleurs pris en photo un mec qui déconnait avec ses potes et qui voulait prendre un ticket, cela rendait super bien.

Oeuvre pour le Killart festival (2017) – Crédit photo : Cart’1

Quelles techniques utilises-tu ? Pourquoi privilégier celles-ci ?

J’utilise uniquement de la peinture en bombe, car j’adore les sprays et j’adore les murs. J’ai vraiment du mal à faire des toiles. De plus, j’ai une technique qui révèle les aspérités du mur. Mes œuvres 3D ne rendraient rien sur un mur lisse, alors qu’un mur qui a « de la gueule » et un peu cabossé donnera tout de suite un grain.

Le plaisir de peindre sur un mur c’est un truc de toxicomane, cela fait un bien fou. Si je fais des croquis sur papier, c’est trois traits pour avoir une attitude ou un mouvement, je n’y passe pas plus de temps. Ce qui me plaît c’est de peindre sur un mur, je peux y passer des heures sans problème. C’est pour cela que j’aime bien pousser le détail et lécher mes effets.

Oeuvre à Paris pour le Ourcq living colors festival (2018) – Crédit photo : Cart’1

Concernant le matériel, j’ai toujours 4 bombes avec moi : noir, blanc, blanc transparent pour la lumière et noir transparent pour les ombres. C’est pour cela que je fais des personnages en noir et blanc. C’est une contrainte que je me suis imposée, car je ne peux pas avoir 200 bombes avec moi. Je dis souvent : « ce n’est pas toi qui trouves ton style, c’est ton style qui te trouve », via la nécessité ou la contrainte. D’ailleurs, lors de mes voyages j’ai pu expérimenter plusieurs fois des contrôles en aéroport et des bombes jetées à la poubelle. Une quantité de 4 passe en général inaperçue, et cela me permet de ne pas me retrouver sans sprays dans des coins où il n’est pas possible d’en trouver.

Concernant les 3D, en 1991 le magazine de graffiti Paris Tonkar sort son premier numéro. Il faut se rappeler qu’à ce moment il n’y avait pas Internet. Les seuls moyens de s’informer, c’étaient les fanzines ou les photos que les potes ramenaient quand ils voyageaient. Je me retrouve donc avec un exemplaire en les mains, et dedans il y a un mec qui me retourne le cerveau. C’est Number 6 (crew PCP). Il faisait de la 3D avec des sprays, et je me dis « vas-y je veux faire pareil ». Et je me suis lancé dedans. Depuis, j’ai toujours essayé d’atteindre son niveau mais je ne l’aurais jamais. Pour rappel, les sprays n’étaient pas les Rolls Royce d’aujourd’hui. A l’époque le mec qu’on admirait c’est celui qui arrivait à faire un trait droit sans que cela coule ; pour nous c’était un haut niveau ! Autant dire que quand j’ai découvert le travail stupéfiant de Number 6 j’ai été scotché !

Oeuvre à Bratislava (2017) – Crédit photo : Cart’1

Peux-tu nous en dire plus sur ton univers artistique ? Où puises-tu ton inspiration ?

Mon univers est basé sur une mythologie que j’essaye de créer, peuplée d’anges, de démons et de personnages étranges. J’adore toutes les mythologies, cela m’a fait rêver toute mon enfance ; et en grandissant j’ai continué à aimer. A mon sens, c’est une belle façon d’expliquer des phénomènes de toute sorte : sociaux, psychologiques, surnaturels ou naturels. Tout est anthropomorphique dans ces univers, et j’aime bien l’idée pour expliquer des phénomènes naturels. Cela enrichit la vie de ne pas être terre à terre, et d’être conscient de la relation à cette planète qui est surprenante. Nous sommes un grain de sable dans l’Univers, et on a tendance à l’oublier des fois.

« Atlas » (2017) – Crédit photo : Cart’1

De manière générale, je garde toujours un regard d’enfant, je suis un grand gamin. Je suis un « ieuv gamin » ou un « gamin ieuv ». Je trouve qu’il y a un côté enfantin dans le street art à embellir, à enjoliver le quotidien et à vouloir y mettre un peu de magie. Se rappeler que la vie sur ce caillou qu’est la Terre est magique. Et comme je ne suis pas très religion, au lieu d’expliquer des choses avec ça je préfère l’expliquer avec mes yeux « d’enfant ieuv ».

J’adore les contes pour enfants et les contes traditionnels. Par ailleurs, je pense que quand on grandit on se crée soi-même sa propre mythologie. Quand je regarde ma petite fille, elle imagine son propre monde c’est génial; quand je la vois jouer je vois presque le décor autour. Picasso a d’ailleurs dit à ce sujet : « Dans chaque enfant il y a un artiste. Le problème est de savoir comment rester un artiste en grandissant ». J’essaye donc de le rester !

Oeuvre en Colombie (2016) – Crédit photo : Cart’1

On ressent l’influence des dystopies dans ton travail, est-ce assumé ?

J’ai toujours aimé les Marvel Comics, les œuvres de science-fiction et d’anticipation, les dystopies.  Mon auteur préféré est Philip K. DICK ; qui maintenant est connu mais quand je parlais de lui à une époque personne ne le connaissait. J’étais fan, je dévorais toutes ses nouvelles dans les journaux. Il a un vrai style, un vrai univers et une manière de narrer propre à lui. C’est marrant parce qu’auparavant la science-fiction était souvent considérée comme de la littérature de seconde zone, depuis quelques années elle reprend ses lettres de noblesse. Il y a eu Jules VERNE pour cela, un peu comme Jean-Michel BASQUIAT pour le street art.

Il y a plein d’auteurs de science-fiction aujourd’hui qui ont un vrai style littéraire. J’adore découvrir les univers que ces auteurs arrivent à créer. Cela me rapproche du mien où j’essaye de perturber le réel. Philip K. DICK par exemple questionne le réel, la mort, les univers parallèles et nos perceptions. Quand je dis que j’essaye de trouver le réel c’est un peu grâce (ou à cause) de lui.

Oeuvre à la Demeure du Chaos (2018) – Crédit photo ; Cart’1

Peux-tu nous parler de ton œuvre en réalité augmentée pour le festival Peinture Fraîche Festival 2020 ?

Cette œuvre n’était pas prévue initialement. Un des invités, le crew 123KLAN, a dû se désister pour raisons sanitaires. J’avais commencé à chercher un remplacement, puis à un moment je me suis dit « et pourquoi pas moi ? ». Je me suis fait plaisir et je suis rentré dans un truc un peu mythologie.

Pour l’édition 2020, j’avais invité des artistes en relation avec les nouvelles technologies et la technologie en général. Je me suis donc imposé ce thème pour proposer quelque chose. J’avais un concept en tête, mais pas une œuvre bien définie. Ce qui me plaît c’est de poser des choses, un contexte, une situation, et laisser les gens se les approprier. Je me suis rendu compte que les gens étaient souvent beaucoup plus créatifs que moi. Sur la version en réalité augmentée, il y a eu quelques bugs sur mon œuvre au début, je me suis fait un peu bizuter (rires).

D’ailleurs, concernant le sujet de la réalité augmentée sur le festival, l’idée était de faire réfléchir sur le concept suivant : « ce que vous voyez n’est pas la réalité potentielle ». Sur la partie mise en œuvre, je dirais que ça a été un avantage de ne pas se rendre compte de l’ampleur des choses (rires). Tu vois l’opportunité passer, tu sautes dessus même si tu ne te rends pas compte de tout ce que ça implique, sinon tu n’y serais jamais allé. Sur le coup ça te paraît cool, tu te dis c’est faisable. Puis quand tu es lancé tu ne peux que continuer, et au final tu es très content du résultat. L’adage de Mark TWAIN résume bien tout ça : « Ils ne savaient pas que c’était impossible, alors ils l’ont fait. ».

« Le corps est entravé mais l’esprit est libre » – Crédit photo :Cart’1

Tu as travaillé au sein du “Street Art Communication festival” à Kosice et le « Killart festival » en Colombie. Peux-tu nous en dire plus de cette volonté de faire du street art à l’international ?

C’est la vie qui fait évoluer tes projets. Je n’avais pas prévu d’être organisateur, ça s’est présenté comme ça.

Le premier projet auquel j’ai participé c’était en 1996. J’ai rencontré un gars qui montait des évènements pour différentes marques. A chaque fois il bookait des DJ, et il m’avait booké en graffeur pour faire un mur en mode performance. Cela a bien fonctionné, on a continué à travailler ensemble. Un graffeur ça ne suffisait plus, je me suis donc mis à booker d’autres graffeurs sur d’autres évènements. On a notamment fait une tournée « Rossignol Southpark Tour 98 » avec la marque Rossignol, on allait dans les stations de ski en France. Je me suis donc retrouvé à booker des gens, prévoir le matériel, gérer la prod etc. ; en résumé je montais toute la partie street art de ces évènements.

Un peu plus tard, en 2008, je suis allé en Slovaquie pour un partenariat avec une compagnie de théâtre. J’avais carte blanche pour peindre un bâtiment désaffecté où ils allaient faire une représentation, sur le thème du Petit Chaperon Rouge. Durant ce séjour, j’ai rencontré des personnes dont un gars qui voulait monter un festival de street art. On a discuté et on s’est super bien entendus. Il me dit : « par contre, le Ministère de la Culture slovaque demande un garant, quelqu’un qui soit professionnel et qui vive du street art ; éthiquement parlant un garant qui sera le parrain officiel du festival ». Je me suis ainsi retrouvé à envoyer mon CV au Ministère de la Culture slovaque avec une lettre de recommandation. Ma candidature a été validée, et le « Street Art Communication festival » à Kosice est né. En plus de parrain j’étais devenu co-organisateur du festival, par hasard mais aussi par envie car tout cela s’est fait naturellement. Cette belle aventure a duré 6 ans.

En parallèle, en Honduras puis en Ukraine, j’ai continué à organiser des évènements dans des lieux de street art avec des peintres de rue de là-bas. Puis en 2012 je suis allé en Colombie. Pendant un an, j’ai peint là-bas et j’ai pu constater qu’il y avait une scène émergeante. J’ai donc voulu monter un truc pour qu’on se réunisse tous officiellement. Ce festival créé en 2015, nommé Killart (@killartfest), est devenu un festival d’envergure et qui perdure.

Visuel de communication Killart festival 2015 – Crédit photo : Cart’1

Peux-tu nous parler de ta résidence au sein de la Demeure du Chaos (N.D.L.R : musée à ciel ouvert créé par Thierry EHRMANN et situé à Saint-Romain-au-Mont-d’Or) ?

De 2003 à 2005, j’avais monté un fanzine qui s’appelait TrubLyon. Thierry EHRMANN est tombé dessus et m’a invité pour se rencontrer. Cela a été le début d’une « bromance » (rires) ; on s’est retrouvés sur plein de sujets, et avec la même façon de penser.

On a donc parlé graffiti, il m’a dit qu’il aimerait bien que je ramène cette culture informelle au sein de la Demeure du Chaos (@demeureduchaos). De fil en aiguille, nous avons ensuite convenu d’un contrat annuel qui se renouvelle depuis seize ans. Actuellement, j’y suis deux semaines par mois ; je peins sur place et je monte des projets.

Peux-tu nous parler de ton travail au sein du festival Peinture Fraîche ? Comment as-tu fait évolué TrubLyon en ce festival ?

Comme pour les autres festivals, à chaque fois cela se fait via les rencontres et les accidents de vie non prémédités.

En 2016, dans le cadre de l’exposition « Wall Drawings » en collaboration avec le Musée d’Art Contemporain de Lyon, j’ai échangé avec Seth (@seth_globepainter) qui était curateur. Il m’a demandé des spots pour des murs en extérieur. Je lui ai répondu que j’avais repéré un collège désaffecté, et qu’on pouvait organiser un événement pendant une journée où le public viendrait voir les artistes peindre en live. On l’a fait et ça a très bien marché, de 10h à 17h (avant qu’un gros orage nous stoppe) il y avait eu 3500 visiteurs ! Ensuite, on s’est donné comme objectif de faire ça sur un week-end, pour tester l’intérêt du public pour ce type d’évènements.

Affiche du Wall Drawings Festival (2016) – Crédit photo : Cart’1

C’est dans ce contexte que le TrubLyon Festival est né. Le succès a été au rendez-vous : 7700 entrées sur le week-end, mais aussi l’orage qui nous a fait stopper le festival un peu plus tôt que prévu. On a pu donc constater que le public lyonnais était en attente et très réceptif, la volonté de grandir est apparue. En parallèle, le journal le Petit Bulletin (@lepetitbulletinlyon) était venu nous voir ; et on a écrit ensemble un premier partenariat avec un carnet spécial street art qui a été très lu et partagé. L’évidence était là, on s’est donc lancés ensemble dans la création d’un grand festival dédié au street art.

Affiche du TrubLyon Festival (2017) – Crédit photo : Cart’1

Le festival Peinture Fraiche (@peinturefraichefestival) est donc né ! Il y a deux entités qui collaborent sur ce projet : l’association TROI3 (@associationtroi3), et l’agence Tintamarre (@agencetintamarre) qui est l’agence de communication du Petit Bulletin/groupe UNAGI. Quant à moi, j’ai la casquette de directeur artistique. Nous voyons le festival comme un instantané des mouvances de la scène internationale street art à un instant t. Les artistes sont donc sélectionnés dans ce sens, tout en gardant de la diversité dans les techniques et médiums proposés.

Visuel pour le PFF #1 – Crédit photo : Peinture Fraîche Festival

Tu aimes organiser des festivals et événements liés au street art, est-ce une volonté de démocratiser le street art et de le rendre accessible ?

J’apprécie les personnes qui ouvrent des portes, pas celles qui les ferment. Comme dans tous les domaines, il y a des personnes qui souhaiteraient que cela reste quelque chose entre initiés. A vrai dire, il y a deux états d’esprit dans le graffiti et le street art : le premier considère la rue comme un champ de bataille, et le second la considère comme un terrain de jeu. Je fais partie de la deuxième catégorie.

Je ne suis pas guerrier du tout ; j’ai seulement envie de me marrer, de partager et de créer un monde rigolo. Dans le cadre des événements que j’organise, les artistes que j’invite sont donc dans le même état d’esprit. Ce sont des personnes que j’admire et que j’ai envie de voir bosser, ainsi que des artistes qui ouvrent les portes et les cerveaux.

« La Petite Princesse par Cart’1 de St Exupéry » (2019) – Crédit photo ; Cart’1

Quels messages souhaites-tu véhiculer avec tes œuvres ?

J’aime bien quand les personnes se posent des questions devant mes œuvres. Ce qui me plaît vraiment, c’est quelqu’un qui s’arrête et qui se fait son histoire à partir de ce qu’il voit. En tant qu’artiste tu poses les bases d’un imaginaire, mais même si tu y mets une intention c’est l’imaginaire de la personne qui regarde qui prend le dessus ensuite. Il n’est pas possible d’avoir le contrôle sur la grille de lecture des autres.

Œuvre pour le Killart festival (2016) – Crédit photo :: Cart’1

J’ai plusieurs anecdotes sur ce sujet, notamment une en Colombie. J’avais fait une fresque pour commémorer le Carnaval autour d’une mythologie que j’avais créée. J’avais représenté une sorte de déesse Pachamama (Terre-Mère) en chatte nourricière (image traditionnelle en Colombie), avec des anges et démons noirs et blancs portant des masques de carnaval. Je n’avais pas fait attention que le mur était proche d’une église. Un groupe Facebook du quartier s’était ensuite monté contre la fresque, il affirmait qu’un artiste avait peint des éléments sataniques près de l’église du village. Il a fallu que la ville mette des policiers au coin de la rue pour me protéger, et j’ai dû expliquer aux gens du quartier la genèse du projet et mes intentions. Comme quoi une peinture ça peut aller très loin ! Cela a été un moment d’échange, même si je ne les ai pas convaincus. A mon sens, l’art doit pointer quelque chose pour générer des réflexions; dans ce cas l’objectif était atteint ! (rires).

Ensuite, j’aime beaucoup les réalisateurs comme Denis VILLENEUVE. Le concernant, toutes ses œuvres sont contemplatives et ouvertes à de multiples interprétations. Pour moi c’est un « réalisateur peintre » : même en restant sur le même cadrage, les scènes deviennent de la peinture, et quand le cadrage bouge cela devient de la peinture animée. Le hors-champ a aussi son importance, ainsi que le scénario.  Je transpose ce raisonnement dans la conception de mes œuvres, le « hors cadre » compte beaucoup. Je trouve que le langage est traître, même en parlant la même langue il est souvent compliqué de se comprendre. C’est pour cela que je préfère travailler l’image associée à un contexte, et non pas à des mots ou à un discours politique.

Pourrais-tu nous décrire ta relation à l’art ?

Il y a quelques jours, j’ai lu une étude réalisée aux USA ; elle portait sur quelles professions les gens mettraient dans une capsule direction la planète Mars, et lesquelles seraient abandonnées en premier durant le trajet le cas échéant. La première abandonnée est celle d’artiste. En France aussi le non-essentiel c’est l’art, on l’a vu durant les confinements. C’est assez paradoxal car pour moi c’est ce qui nous a fait tenir, et qui donne une saveur à la vie.

En outre, l’art c’est aussi une manière de pointer du doigt dans une direction que l’on n’aurait pas forcément prise. Il permet de détourner le regard, faire un pas de côté, changer son point de vue, ouvrir une porte.

Oeuvre à Lyon (2016) – Crédit photo : Cart’1

Quelle est l’influence des réseaux sociaux sur ton travail ?

Pour moi c’est uniquement un outil. Je n’y suis pas très présent, je les utilise uniquement quand j’en ai besoin.

Quel est ton rapport à l’espace urbain comme lieu de création ?

L’espace urbain est une source d’inspiration et un terrain de jeux, un environnement de travail et de vie. C’est aussi un lieu de rencontre et d’échanges. Tous ces instants, ces anecdotes, je ne les aurais pas eus si je ne créais pas dans la rue.

J’aimerais dire aux artistes d’atelier qui nous dénigrent : « allez quitte ton cocon sécurisé, viens peindre dans la rue on verra ce que ça te fait ». Le principal challenge est l’adaptation : les conditions météorologiques, les passants, les murs qui ne réagissent pas comme prévu etc. ; il faut perpétuellement trouver des solutions. Ça c’est la vie, l’atelier c’est la mort.

Un professeur de philosophie m’avait dit un jour « la vie c’est le mouvement », et c’est vrai. L’équilibre parfait c’est la mort, c’est quand tu ne bouges plus. Tu vis constamment quand tu marches, quand tu es en déséquilibre. La vie c’est ça, c’est du déséquilibre constant. De mon point de vue les musées sont des grands cimetières. Je ne rentre pas dans les musées, et je ne suis pas pressé d’y rentrer !

« Le prisonnier » pour le Festival Roches en Couleur (2019) – Crédit photo : Cart’1

As-tu une anecdote à nous partager ?

J’en ai plein, mais je vais jouer le jeu et en choisir une seule ! (rires). Je n’ai jamais eu peur dans la rue, sauf une fois, à Medellín en Colombie.

J’y suis allé pour faire une commande sur un mur. Après cela, j’ai eu envie de peindre dans la ville donc je suis parti en mode exploration. On m’a prévenu en amont des quartiers à éviter, dont un à éviter absolument. Je fais ma balade et je repère un super spot, un croisement de rue qui me plaît avec un magasin de chaussures. Je vais voir le propriétaire du magasin. Je lui fais mon speech habituel et lui montre ce que je fais, il me donne son accord sans problème. J’étais tellement dans mon truc que je n’ai pas relevé le fait qu’il y avait une grille au niveau de son comptoir, et que sans m’en rendre compte j’étais arrivé dans le quartier que l’on m’avait déconseillé.

Je me mets donc à l’œuvre. Un mec arrive et me demande ce que je fais, je lui réponds. Un deuxième arrive, pareil. Je continue, concentré, mais à un moment je décroche en me rendant compte qu’il y avait pas mal d’agitation derrière moi. Je me retourne, il y avait trente mecs qui ressemblaient tous à des membres d’un gang. Ils se sont rapprochés et ont commencé à se chauffer entre eux et à me bousculer. J’essaye de calmer le jeu, de faire le clown, et j’essaye surtout de pas les vexer. En quelques instants, je suis encerclé de toutes parts. Je commence à angoisser, la tension est à son comble. Au mieux je me fais juste dépouiller, dans le pire des cas on ne me retrouve pas.

Et là un homme arrive, plus âgé que les autres. Il me demande ce que je fais ici. Je refais mon speech, et il me dit quelque chose du genre « ok c’est super, avec la 3D c’est très beau ». Il part ensuite, je suis toujours en stress. Puis un jeune fend la foule, vient me voir et me demande : « Tu veux boire quelque chose ? Tu veux manger quelque chose ? Tu me dis si tu as besoin de quelque chose. ».

Ascenseur émotionnel, la tension retombe et ce qui était un groupe menaçant devient une barrière de sécurité. J’ai donc continué mon graff, soulagé. Ce qui est drôle, c’est qu’ils ont ensuite joué aux gardes du corps quand des passants voulaient se rapprocher pour voir ce je faisais !

Oeuvre pour le Killart Festival (2015) – Crédit photo : Cart’1

Quels sont les artistes que tu admires ?

Je ne suis pas fan de quelque chose en particulier, il y a plutôt plein d’artistes que j’aime bien. En vrac :

  • Côté littérature : Philip K. DICK comme cité précédemment.
  • Côté cinéma : Denis VILLENEUVE, Jacques TATI, Alejandro González IÑÀRRITU.
  • Côté peinture : Henri de TOULOUSE-LAUTREC, Fernando BOTERO.
  • Côté musique : Charles AZNAVOUR (pas le personnage mais l’artiste), et la musique électro.

C’est quoi pour toi être un artiste en 2021 ?

C’est presque être un autiste à mon sens. C’est être un curieux, un gamin. Tout le monde crée, quel que soit le médium ; être créatif c’est être humain.

J’en profite d’ailleurs pour dire que les plus grands créateurs sont des fainéants. Quand tu ne veux pas t’embêter, tu trouves des solutions. Donc pour être un bon créateur il faut être un bon fainéant ! (rires).

Fresque chez Uniqlo Lyon Part-Dieu – Crédit photo : Cart’1

Quelles sont tes dernières et prochaines actualités sur Lyon (& autres) ?

Dernièrement j’ai réalisé un partenariat avec Uniqlo : une fresque du magasin de La Part-Dieu et des t-shirts sérigraphiés. J’ai également participé à l’exposition « Spraying board » de Superposition (@superposition.lyon) et The Daily Board (@thedailyboard), où les artistes sélectionnés ont pour défi de customiser quatre boards dans leur style ; ainsi qu’à l’évènement du Collectif ASSPUR « Les Roches en couleur » (@lesrochesencouleur).

Oeuvre pour Spraying Board 2021 – Crédit photo : Cart’1

Pour les prochaines actualités j’ai deux graffs : un dans un tiers-lieu qui va ouvrir vers Bellecour, et un autre en réalité augmentée dans un hall d’entrée à Villeurbanne. Le festival Killart devrait avoir lieu en fin d’année. Et pour finir, le festival Peinture Fraîche revient du 1er au 31 octobre, venez nombreuses et nombreux !

Visuel de communication du PFF #3 – Crédit photo : Peinture Fraîche Festval

-INFOS PRATIQUES-

Instagram : @cart1one

Merci encore à Cart’1 pour le temps qu’il nous a accordé et nos échanges !

Propos recueillis par Lise ANDRE.

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